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C'est la question à laquelle Gilles Kepel a tenté de répondre à l'occasion d'une des premières conférences proposées jeudi après-midi au Château de Blois dans le cadre des rendez-vous de l'Histoire.
Rien à voir avec les émeutes dans le monde arabe... Les manifestations d'agacements des personnes qui n'ont pas pu pénétrer dans la salle Gaston d'Orléans ont animé les vingt premières minutes de la conférence de Gilles Kepel. "Les choses dont je vais parler se manifestent également à l'entrée", plaisante le membre de l’Institut Universitaire de France et professeur à Sciences-Po Paris. Ce spécialiste du Moyen-Orient a articulé son intervention autour des révolutions et des contre-révolutions dans le monde arabe.
Plus FM : Vous exposez une approche différentiée sur les événements qui secouent plusieurs pays arabes depuis ces derniers mois...
Gilles Kepel : Oui, même s'il existe des éléments communs dans ces révolutions. Des messages ont été passés par les grandes chaînes de télévision, comme Al Jazeera, et des slogans comparables, à l'image du fameux "dégage Ben Ali" tunisien, ont été diffusés. Les différences sont à rechercher ailleurs. En Afrique du Nord, les enjeux intérieurs ont été les plus importants. Dans les pays du Golfe, tout changement est soumis à la hantise du bouleversement des flux d'approvisionnement des marchés pétroliers, si bien que la répression au Bahreïn s'est produite dans l'indifférence générale. Enfin, en Syrie, c'est la fragmentation ethnique et confessionnelle ainsi que la proximité d'Israël qui a pesé. C'est ce qui explique que dans les trois pays de la première catégorie les régimes soient tombés, et qu'au Yémen, au Bahreïn et en Syrie nous soyons encore dans la tourmente.
Les aspirations à la liberté peuvent-être le trait d'union?
C'est en effet un socle commun face à la prévalence de régimes autoritaires depuis des décennies, simplement, ces aspirations se déclinent selon des modes différents en fonction des pays concernés.
Peut-on considérer que la Tunisie a été le moteur de ces bouleversements?
Paradoxalement, oui. Ce n'est pas venu du centre du monde arabe, ni de l'Egypte, ni de la Palestine comme nous aurions pu nous y attendre, mais d'un pays qui était considéré comme marginal, car mixte : les classes moyennes sont à la fois imbues de leur identité arabe, mais aussi très à l'aise avec la culture française. Cette dimension a pu jouer.
A ce jour, sommes-nous vraiment en mesure de pouvoir apprécier les causes de ces mouvements?
Non, je crois que nous n'avons pas encore le recul nécessaire. Nous commençons à passer en revue un certain nombre de symptômes, à les mettre en perspective, à les confronter, mais il est difficile de classifier les dynamiques internes, les conditions socio-économiques, les conditions politiques, les rapports aux grandes variations dans les lignes de puissance du monde... Al Qaïda et Ben Laden ont perdu leur influence, la guerre en Irak n'est pas sans conséquences... Il faut entrer toutes ces données dans le logiciel, ce qui rend difficile la prédiction de l'avenir proche.
Justement, dans les pays où les régimes sont tombés, la transition doit se mettre en place. Le 23 octobre, les tunisiens sont appelés aux urnes, les égyptiens le seront en novembre. Partagez-vous les craintes de la montée des mouvements islamistes?
En Tunisie, selon les sondages, il semble que les islamistes devraient recueillir beaucoup de voix. Certains d'entre-eux se sont déterminés vers une évolution démocratique, à l'image de la Turquie d'Erdogan. Cependant, rien n'est encore joué. Tout dépendra du rapport de force à l'intérieur de ces partis et de leurs relations avec la société. En tout cas, il semble que la Tunisie s'achemine vers un processus institutionnalisé de transition.
Propos recueillis par Nicolas Terrien
© 2011